Inaugurer les chrysanthèmes.

17 minutes, pas plus.

Les paupières de Kawtar sont à peine entrouvertes, une fente d’un millimètre lui suffit pour déterminer qu’elle est couchée sur son lit, presque nue, baignant dans la faible lueur d’un jour terne qui s’infiltre dans la chambre confinée à travers les interstices des jalousies sourdes. Une vibration lui parvient de loin, se superposant au bourdonnement qui lui torpille le crâne, c’est son téléphone, geôlier de verre et de plastique, tyran intraitable, elle a dû l’abandonner dans un coin de la pièce, peu importe, de toute façon elle n’a pas les forces de se lever, pour le moment du moins, elle restera allongée pour quelques minutes encore, à se rappeler d’hier soir.

« Depuis l’invention du phonographe et du gramophone, le perroquet est devenu un volatile dont le besoin ne se fait plus aucunement sentir. »
— Alphone Allais

Hier soir. Béance noire, dénuée de ces flashs furtifs et familiers des nuits d’oubli. Qu’a-t-elle fait ? Impossible à dire. Trou noir. Il faut se concentrer sur sa respiration, seul moyen de retrouver le fil du raisonnement sans s’éparpiller, voilà, son souffle s’apaise, se détend, elle peut reprendre les choses dans l’ordre, beaucoup plus tôt. 

Hier, l’après-midi. Elle se souvient très bien de l’après-midi, ce n’est pas très difficile après tout, elle a enchaîné les réunions comme tous les mardis après-midi, les lundis aussi, et les mercredis, et parfois aussi les autres jours. C’est vraiment une plaie les réunions dans cette boîte, elle avait déployé des trésors de ruse pour mettre un terme à la réunionite aiguë qui rongeait les os encore jeunes de la direction innovation lorsqu’elle en avait enfin pris la tête, deux ans auparavant. Son ingéniosité avait été, dans un premier temps et comme souvent, d’une efficacité redoutable, et bientôt ses équipes considéraient leurs homologues atteints du mal universel avec une sincère compassion. Mais ensuite, lorsque Monsieur le Directeur Général avait eu l’idée de lui confier la tête de la com’ par intérim, elle avait dû rendre les armes. Elle se remémorait souvent le moment où il l’avait informée de cette décision, stupéfaite à chaque fois par l’aisance avec laquelle elle s’était laissé flouer, elle qui n’avait jamais cessé de fuir la destinée de communicante que sa hiérarchie s’était épuisée à lui imposer à chacune des belles percées que sa carrière avait déjà connues. En vain. Mais là, Jean-Jacques s’était montré très fort. 

Il l’avait cueillie alors qu’elle traînait un peu tard dans ce qui était encore son bureau personnel, un cube modeste mais doté d’une porte et d’une clef — Ô doux souvenir de cette période révolue ! — avant l’abattement de toutes les cloisons, avant la suppression des titres de propriété sur ces grandes tables jumelles où chacun pouvait désormais installer ses quartiers comme il l’entendait, premier arrivé premier servi. « Au fait, Kawtar », avait-il prononcé avec peine, à cause du morceau de jambon beurre coincé entre ses mâchoires, « j’avais complètement oublié de te le dire, tu vas remplacer Marina à la com’, elle vient de partir en congé maladie. Ou maternité, je ne sais plus… Bref, c’est l’enfer pour recruter quelqu’un de bien, et toi tu seras très bien. Je t’assure, c’est temporaire ». Séparée, trois gosses en garde alternée, un ex en or, un organisme en fer forgé, aucune prétention à siéger au Comex, tu m’étonnes que je serai très bien… Le temporaire avait traîné ses guêtres, semaines, mois, saisons, et ce n’est qu’au bout d’une année entière que Kawtar avait réalisé que Jean-Jacques n’était guère pressé d’annoncer un recrutement en bonne et due forme et avait pris la décision de laisser patauger sa directrice innovation dans un océan de tourments sans fin, pour une durée indéterminée. Car l’équipe de com’, passablement éprouvée par une série de burnouts à cause du rythme intenable que Marina imposait à ses équipes avant d’y succomber à son tour, ne l’avait jamais adoptée. Pris individuellement, nul ne saurait vraiment trouver des raisons objectives à la défiance collective qu’on lui témoignait sans relâche, mais c’était ainsi, la loi du groupe prime sur tout, même sur les faveurs que Jean-Jacques accorde à ses chouchoutes. 

Kawtar s’était battue jusqu’à ce que l’évidence s’imposât à elle : le combat était absurde. On ne l’aimait pas, on voulait son échec, et le pire, c’est que le département ne comptait pas un seul homme, que des femmes comme elle, des femmes qui auraient dû se soutenir les unes les autres, s’entraider, s’allier pour accroître ne serait-ce qu’un tout petit peu la part du gâteau qui leur était dévolue, une part qui n’avait cessé de se rétrécir, en dépit de tous les grands discours dont la boîte n’avait jamais été avare. Et puis, elle s’efforçait tant bien que mal de dire les choses qu’une manière qui échappe à ces habituels travers de la com’ que sont le quasi-mensonge, la dissonance des faits avec les actes, le langage abscons. Alors oui, parfois ces tentatives la conduisaient à formuler des réserves sur l’optimisme, l’inconséquence, l’autocongratulation qui régnait sur toutes les communications qui se rapportaient à la boîte, de près ou de loin. « Ce n’est pas assez positif », combien de fois avait-elle entendu cette rengaine de la bouche de ses subordonnés ! Argument massue, victoire par K.O. « Reformulons-le en plus positif, Élise. » Elle en riait, pour ne pas en pleurer. 

Lorsqu’elle s’était dit que le pire était derrière elle, le Comex de la boîte avait décidé de lancer un grand plan de transformation pour répondre aux pressions impatientes de ses nouveaux actionnaires, fonds souverains étrangers ou fonds vautours, Kawtar n’avait pas très bien compris. Comme tous les plans de transformation, il était doté d’un dispositif de com’ interne, terrain réservé des RH, ainsi que d’un plan de com’ externe, celui même qui propulsa Kawtar depuis son placard douillet en pleine fournaise, au grand dam de son équipe innovation qui, d’un jour à l’autre, avait simplement cessé de la voir. Le plan dit « Transformation et engagement » consistait principalement en une réduction budgétaire drastique, ce qui signifiait d’abord un dégraissage brutal de la masse salariale, concomitante à un relèvement tout aussi brutal des objectifs de performance. La mission de Kawtar était simple : louer les intentions nobles du plan qui ne manquerait pas de semer les graines de futurs radieux, économiquement, mais surtout, humainement. La veille, c’était journée de bouclage avant la pièce maîtresse du plan com’, avec la publication d’une longue interview de Jean-Jacques dans les pages saumon du Fig. D’où les réunions. 

Elle toise son reflet dans le miroir de sa salle de bains. Il faut bien quitter le lit. La lumière tamisée peine à dissimuler les ravages de la fatigue, quatre heures de sommeil par nuit, pas une minute de plus, selon les recommandations de Jacques Attali en personne, pas étonnant qu’il n’ait plus rien dit d’intelligent depuis une trentaine d’années. Teint verdâtre, peau froissée, noir du khôl migré sur les demi-lunes violacées de ses cernes, cheveux mousseux, presque crépus. Prise d’un tournis soudain, elle recule d’un pas pour garder l’équilibre, son pied trébuche sur un petit objet qu’elle ramasse avec peine, une pièce Lego de la même couleur beige que le carrelage et qui a dû pour cette raison échapper à la vigilance maniaque de son petit dernier. Si seulement il voyait ce désordre ! Elle fait tourner la pièce entre ses doigts, éprouvant une violente sensation de manque — elle ne voyait presque plus ses enfants, heureusement que son ex était un père exemplaire et un vrai féministe qui donnait toujours un coup de main au moindre coup de fil de sa part. Et des appels à l’aide catastrophés, elle en avait largement abusé. 

Comment se sont-elles terminées, déjà, ces réunions de l’après-midi ? Par une validation du texte de l’interview de Jean-Jacques, elle s’en souvient très bien. Même que ça c’était plutôt bien passé, avec les filles de la com’, elles avaient même ri à plusieurs reprises en relisant les phrases bancales qu’elles mettaient dans la bouche de Jean-Jacques, des phrases qui renvoyaient un vertigineux sentiment de vide. Et après ? Après, elle était descendue au deuxième étage où un buffet avait été dressé pour célébrer, avec toute l’équipe de com’, la fin de cette longue période de bagne et le commencement d’un court répit. Car entre son équipe, le cabinet de Jean-Jacques et l’agence de com’ payée trois millions, les allers-retours se comptaient sur les doigts de cinq mains. Pour une daube pareille ! Enfin, passons, ce qui est fait est fait.

Buffet, donc. Petits fours, bouteilles. Bouteilles de quoi ? Crémant de Bourgogne, sans aucun doute. Avait-elle bu ? Impossible, elle ne prenait jamais d’alcool sur le lieu de travail, mesure de précaution élémentaire pour une femme haut placée, guettée par mille yeux hostiles dans ce monde d’hommes polis aux costumes taillés sur mesure. Et pourtant, elle se revoit — enfin, le voilà, ce flash ! — un verre à la main, un mini feuilleté fromage dans l’autre… Mais qu’y avait-il dans ce verre ? Du crémant ? Du cognac ?

Une vibration retentit à nouveau dans son dos, elle se rue vers le coin de la pièce d’où semble venir le bruit scélérat, il est bien là, noyé sous l’amoncellement de ses habits de la veille, 34 appels en absence, 250 messages sur sa boîte professionnelle, le compteur de notifications croît chaque seconde, ses mains se mettent à trembler, un déjà-vu monstrueux hérisse sa peau et lui retourne les tripes, c’est sous des vêtements roulés en boule qu’elle avait retrouvé son téléphone à son réveil, le matin du 14 novembre 2015, découvrant après une nuit de sommeil Stilnox les messages affolés de ses proches et moins proches qui la croyaient, parce qu’elle ne répondait pas à leurs appels, disparue dans le terrible massacre, le court répit de savoir tous les siens sains et saufs laissant place à ce tunnel sombre et sans fin qui marquerait à jamais sa ville, son pays, sa génération comme toutes les autres. Elle écrème de ses yeux effrayés les messages, il s’agit manifestement d’une situation de crise dans sa boîte, et une crise dont selon toutes apparences elle est l’une des responsables. Soulagement, colère, qu’elle ait spontanément pensé au pire, un pire qui n’arrive pas deux fois dans une vie, cela en dit long sur les effets sur son psychisme d’un état de stress ininterrompu. Elle replonge dans les messages : points d’interrogation et d’exclamation, trois petits points, « peux-tu me rappeler », « je m’interroge sur le sens de tout ceci », « vous venez de recevoir dix-sept demandes de presse, veuillez me rappeler au plus vite », et, enfin, « Chère Kawtar, tu me feras le plaisir de te présenter à mon bureau aussitôt que tu auras reçu ce message », signé « directeur de cabinet du président-directeur général », plus connu dans la boîte par le lapidaire « sous-fifre ». 

Elle a fait une connerie. Elle va se faire virer. Foutu buffet. 

Habits, taxi, pourboire au chauffeur, feux rouges grillés, un quart d’heure plus tard, elle arpente les marches de la « Maison commune », sobriquet ironique du froid et majestueux building où la boîte a pris ses quartiers. Elle guette les réactions, on la dévisage, on chuchote, on échange des regards appuyés, on s’écarte sur son passage comme on fuit les lépreux, l’attente devant la batterie d’ascenseurs est interminable, le silence — assourdissant, enfin elle pénètre dans le couloir du huitième qui la mène au bureau vicieusement privatisé par son assistant, Éric, qui l’accueille avec le même sourire flegmatique dont cet homme élégant et érudit ne se départit pas plus que de sa redoutable efficacité. 

« La salle Hésiode est réservée pour toute la journée, tu seras tranquille, je ne te laisserai pas déranger sauf cas exceptionnel. »

Elle ne le remercie pas, une légère inflexion dans sa voix lui en dit assez, il sait déjà tout. Qu’il y a-t-il à savoir ? Où a-t-elle péché, elle, exemple sans pareil de la réussite républicaine, jeune beurette élevée en banlieue au milieu du trafic, des meurtres, des drames sans justice, de la solidarité sans État, fille de parents mettant le labeur et l’honnêteté au-dessus de tout ? Sur le point d’interroger Éric, elle change d’avis, l’orgueil l’emporte, elle tourne les talons et s’engouffre dans l’antre transparent d’Hésiode, où l’attendent son sac à main et son ordinateur. N’était-elle pas repassée ici, hier soir, après le buffet, pour reprendre ses affaires ? Merde, elle ne se souvient vraiment de rien. Elle s’écroule sur une chaise, suivant des yeux la ligne de fuite qu’esquissent les reflets entremêlés de ces mille cloisons de verre qui laissent passer chaque seconde de la vie de chacun sans un moment de répit, répit qu’on ne désire même plus tant la saveur de l’intimité ne dit plus rien, à personne.

C’est l’heure d’aller voir sous-fifre. À côté de son ordinateur, des journaux soigneusement rangés en pile, sans doute une délicate attention d’Éric, la mince couche des pages saumon l’interpelle à nouveau, elle devrait quand même jeter un coup d’œil au rendu final, mais non, c’est trop d’effort, elle a fait son travail, ça suffit maintenant. Debout, dos droit, menton relevé, épaules déployées, bassin souple et front dégagé, elle ne va pas se laisser faire, de dignité, il faut ce qu’il faut, et surtout lorsqu’on se prépare à prendre une rouste de la part de la pire anguille de la boîte.

Éric plisse légèrement les yeux comme pour approuver son port souverain, elle lui sourit en retour, quand quelque chose serre son bras droit, elle tourne la tête, une fille de la com’ à la langue bien pendue, de celles qui ne lui laissent rien passer, Kawtar s’attend à tout sauf à ce regard d’admiration, un regard effrayé mais pétillant, tandis qu’elle siffle dans un murmure peu discret « merci, merci, merci, merci de la part de toute l’équipe pour ce cadeau, merci encore, merci mille fois » puis s’échappe, presque en courant, le bras de Kawtar brûlant à l’endroit où les doigts de l’autre ont laissé leur empreinte. 

Jean-Jacques et son cabinet sont les seuls à garder des bureaux individuels alors que le building tout entier a basculé dans l’ère du flex office, dont la poigne implacable fait chaque jour de nouveaux adeptes corporate. Spacieux, vue splendide, mobilier vintage en bois clair, moquette touffue et soyeuse, lignes intemporelles. Avachi sur un fauteuil en cuir havane, sous-fifre l’attend, un rictus aux lèvres, les pages saumon jetées sur la table basse, les bras épais ballants de part et d’autre de son torse dont elle n’a jamais su dire s’il était simplement trapu ou vraiment grassouillet. Comme d’habitude, Kawtar doit maîtriser une vague irrésistible de répugnance face à cet enfant des banlieues, comme elle, mais des banlieues ouest, un type dont le seul trait remarquable est ce ton qu’il affecte quand il s’adresse à ses inférieurs, un ton de politesse si exagérée qu’elle suinte le mépris et le dédain. À l’égard de Kawtar, il a toujours fait montre d’une inimitié singulière, elle en avait longtemps cherché les fondements rationnels avant de se rendre à l’évidence, confortée par l’éternel retour des mêmes remarques grossières et peu cryptiques : dans son monde, les femmes d’origine « arabe », comme il le formulait avec nonchalance, n’étaient bonnes qu’à préparer le couscous dans les arrière-cuisines des hôtels particuliers habités par lui et ses pairs. 

« Alors, tu l’as réussi, ton petit complot secret ? Faire tomber la boîte et nous tous avec elle ? »

Il expédie le supplément du Figaro aux pieds de Kawtar et se redresse dans un élan brusque, ajoutant, plus bas, mais distinctement : « salope ». 

Kawtar ne bronche pas et ramasse les pages chiffonnées. Pas besoin de chercher trop longtemps, la bombe est en première page. Au-dessus d’une photo disgracieuse de Jean-Jacques (double menton, couche épaisse de poudre orangée, lèvres retroussées sur dents immaculées, regard dur, sans émotion) — pas du tout celle retenue par son cabinet — un titre en gras, une citation visiblement tirée de l’interview : «Chaque point de croissance a coûté 50 burnouts à ma boîte, 250 millions d’euros d’impôts à l’État français et +0,1 °C à la planète ». Elle veut parcourir le reste de l’interview, quand sous-fifre lui arrache les pages des mains qu’il comprime furieusement en boule.

« Tu veux te remettre en tête les fruits de ta trahison ? Comment tu balances tous les chiffres qui sont censés rester strictement internes ? La hausse des inégalités entre les plus hauts et les plus bas salaires, l’impact en émission de CO2 de notre production, notre dépendance aux énergies fossiles, les objectifs de performance soi-disant intenables, les dépressions, les suicides, les hausses des plaintes pour harcèlement, et j’en passe… “Si les exigences de performance et de compétitivité ne cèdent pas devant la raison et l’éthique, notre économie, notre démocratie, notre planète, tout va dans le mur.” Mais pour qui tu te prends, ma petite bougnoule, pour mère Térésa ? Pour Barack Obama, peut-être ? »

Son nez s’agite à quelques centimètres de celui de Kawtar, gras et persillé de points noirs, ses postillons sont eux aussi épais et gras, et l’odeur qui se dégage de sa petite bouche qui beugle est insoutenable. Voilà comme ils sont, ces costards remplis d’un tas d’excréments, lorsque le lustre qui leur tient lieu de principaux moraux se dissout d’un seul coup. Kawtar se retient de lui décrocher une droite, recule d’un pas, attend qu’il cesse de vomir son fiel, mais comme il ne cesse pas, elle lui dit, indifférente, impassible, presque lasse : « La ferme, sous-fifre ». Il s’arrête, la face figée dans une grimace d’étonnement. Elle ne cherche plus à se saisir de l’interview, tout vient de lui revenir.

« Dans cette interview, il n’y a pas un seul mot qui ne soit pas la plus stricte vérité. 

— Mais je n’en ai rien à foutre de la vérité ! Tu n’es pas payée pour dire la vérité, mais ce qu’on te dit de dire ! »

Elle le détaille des pieds à la tête et lance, avant de partir : 

« Toi, peut-être. Mais nous, salariés de cette boîte, citoyens, êtres humains, on en a quelque chose à foutre et on n’a plus l’intention de laisser bâillonner par les raclures dans ton genre. Et ta petite crise de nerfs de petit chef raté, tu peux te la foutre où je pense. »

Porte qui claque, marches dévalées, trois minutes plus tard, elle est devant le bureau d’Éric sur lequel elle plaque sa main droite pendant que la main gauche confisque le téléphone qu’il tient collé à l’oreille. 

« Tu vas me dire très précisément ce que j’ai fait hier soir. »

Impassible, Éric se laisse basculer contre le dossier de sa chaise.

« Rien. Enfin, rien de spécial par rapport à d’habitude. Tu es remontée, tu avais l’air épuisé, je t’ai dit de rentrer chez toi, mais tu as marmonné que tu devais finir de revoir une dernière fois l’interview. 

— Qu’est-ce que je buvais ?

— Une Badoit citron vert. C’est ce que tu avais à la main. Puis, une cafetière entière de café fort.  

— Pas d’alcool ? 

— Quel alcool ? 

— L’alcool du buffet… »

Éric se fend en un sourire de tendresse.

« Chère Kawtar, l’alcool est strictement interdit dans tous les événements de la boîte depuis les péripéties tragiques de Noël dernier. »

De longs instants de sidération, puis elle s’enferme dans la salle de réunion où elle allume son ordinateur et ouvre sa boîte, direction dossier messages envoyés. Voilà, un mail écrit autour de vingt-deux heures à l’attention de l’associée de l’agence de com’ : « Je dois repasser sur l’interview de Jean-Jacques une dernière fois, pas la peine d’attendre, j’enverrai directement la version finalisée au journaliste. » Pendant une heure et demie, plus rien, silence radio. Puis à 23 h 34, un mail au rédacteur en chef des pages saumon : « Voici la version définitive, merci pour ta patience. » Réponse dans la minute du journaliste : « Je t’appelle. » Vite, le téléphone : pas d’appels, mais un sms, toujours de lui : « Je tombe sur ton répondeur. Je tombe aussi un peu des nues. Une bombe. Tu peux me confirmer que cette bombe est bien voulue par le PDG ? ». 

Sa réponse à elle, laconique : « Oui. » 

Non, elle n’était pas ivre. Pas ivre de substances en tout cas. Ivre de honte, ivre de colère, ivre de lassitude. Lassitude de la transmutation permanente de ce qui est en ce qui n’est pas, honte face à l’amoncellement de phrases positives et énergiques dont le néant sémantique absolu est plus nuisible que le pire des mensonges, colère de l’impuissance d’eux tous à dénoncer la fuite en avant au zéro de plus dont aucun d’eux ne verra jamais la couleur. Son corps, son esprit, son âme, profitant de la chute de tension dont la brutalité ne pouvait être qu’exacerbée par les nuits courtes, avaient guidé ses deux mains dans un élan de bravoure, une tentative désespérée d’interrompre l’illusion collective qui ne fait plus illusion auprès de personne, nulle part, une tentative suicidaire, en fait, si bien qu’une force profonde, inconsciente, irrésistible a enfoui l’épisode dans l’oubli immédiat. 

C’est ainsi, donc, que ça se termine. Ce n’est pas si mal. 

Apaisée, rassérénée, d’un calme absolu, elle remonte le fil de sa messagerie, ses yeux balayant les mots sans les lire, quand son regard est éveillé par un mail à l’objet qui tranche avec le ton des autres mails : « candidature dans votre équipe ». Elle l’ouvre, une jeune femme qu’elle avait croisée lors d’un atelier réservé aux femmes — ateliers dont la boîte était d’autant plus friande qu’ils servaient à colmater tant bien que mal la quasi-absence de femmes aux hauts postes — elle, la femme déjà âgée, l’autre, une jeune encore assoiffée de promesses de réussites, ambitieuse, vive, rieuse : « J’ai lu l’interview ce matin. Je veux travailler avec vous, où que vous alliez. » Elle sourit, revient en arrière, lit les autres titres : d’autres candidatures, des mails de soutien qui lui sont personnellement adressés, puis d’autres mails, adressés à Jean-Jacques, elle en copie, parfois individuels, parfois collectifs, des textes longs où les gens les plus divers remercient Jean-Jacques d’avoir eu ce courage inouï pour un dirigeant de son calibre de dire ce qui est, de nombreuses sollicitations de journalistes de quotidiens nationaux à l’attention de Jean-Jacques, puis des propositions d’entretien d’embauches, envoyés par quelques agences parmi les plus prestigieuses de la place. Et puis un dernier mail, qui vient tout juste de se matérialiser tout en haut de la colonne : « Je t’attends dans mon bureau, Kawtar. »

Jean-Jacques est dressé face à l’immense baie vitrée devant un ciel si bas que la moquette grise semble se couler sans démarcation dans la masse de nuages, dense et mousseuse. Kawtar n’est pas loin de lâcher un rire nerveux, encore un peu, et Jean-Jacques se retournera vers elle avec gravité, cigare et flingue, maître de l’univers, comme dans un film de gangsters, le corps tout secoué par un rire diabolique. Et il se tourne en effet vers elle, mais sans gravité, plutôt avec maladresse, et en lieu et place du cigare, sa main droite empoigne un hot-dog à moitié dévoré, l’odeur est infecte et son menton souillé d’une substance jaune fluo, probablement de la moutarde. 

« Sur le fond, Kawtar, je n’ai pas grand-chose à redire. Je m’enorgueillis d’être quelqu’un de plutôt honnête, enfin sur les affaires d’importance. Je dois le reconnaître, tu as fait un travail d’horloger, les chiffres sont plutôt justes, et les arguments ne sont pas si violents que le titre le laisse à penser. Si j’avais la liberté de dire ce que je pense quand je veux, où je veux, je n’aurais pas changé une virgule. J’aime bien le style laconique, précis, plutôt dépassionné. Moi par nature je mets trop de pathos partout. »

Il marque une pause. 

« Mais, dit Kawtar. 

— Mais, tu as raison, il y a un mais. Mon rôle n’est pas de dire ce que je pense, mais d’assurer un équilibre des pouvoirs et des contradictions. Je suis un équilibriste, vraiment, et on m’a choisi pour en être un, entre autres choses. Mon mandat, c’est d’abord de préserver ceux qui sont derrière la boîte.

— Jusqu’à présent, tu n’as préservé que ceux qui n’ont pas besoin de l’être. Les gens qui bossent comme des forcenés, qui créent vraiment de la valeur, l’expression est toi d’ailleurs, eh bien ces gens-là, tu les as abandonnés. Tu leur as vendu un plan de coupes budgétaires comme une transformation destinée à maximiser leur bien-être ! 

— Qu’est-ce que je devais faire, selon toi ? Leur dire que je vais les virer ? 

— Non, certainement pas. Mais ne leur dis pas que tu veux leur bonheur. Ne dis pas que la boîte œuvre pour une meilleure planète, les trois quarts de la production dépendent du pétrole. Ne raconte pas exactement le contraire de ce qui est ! Emploie cette énergie à construire un discours qui a un peu de sens. »

Il baisse la tête, faisant mine de réfléchir.

« Tu aurais pu produire des dégâts considérables. Heureusement que certains y ont vu un coup de com’ magistral, chiadé, une com’ au-delà de la com’. C’est la thèse que j’ai défendue auprès du cab du PR, comme des actionnaires.

— Merci, dit-elle, simplement. 

— De rien. Je protège mes collaborateurs, même si tu crois le contraire. »

Elle hésite un peu, puis se décide à répondre.  

« Et il ne s’agit pas juste du discours, Jean-Jacques. Tu m’as voulu dircom, mais moi, mon job, c’est de faire de la stratégie d’innovation. Tu ne peux pas continuer à te cacher indéfiniment derrière les actionnaires tout-puissants et la loi de la compétitivité et de la concurrence. T’es notre boss, enfin, ça fait vingt ans que t’es là, tu as ton mot à dire sur là où on va ! Cette interview ? Oui, c’est de la poudre aux yeux. On va t’encenser pendant une semaine comme le roi des dirigeants éthiques, puis tout va rentrer dans l’ordre et les choses vont reprendre comme avant. Pire, peut-être, pour nous punir et nous montrer qui tient les manettes. La boîte va faire des choix uniquement financiers. Les gens vont souffrir. Les investissements nécessaires ne vont pas être faits. Le futur à moyen terme va rester compromis. Si tu ne te bouges pas, on va droit dans le mur. Et tu ne dormiras plus. Les autres, si, eux, ils s’en foutent, ils en ont vu d’autres. Mais toi, je te connais. »

Le visage de Jean-Jacques s’assombrit, Kawtar se tait, mesurant tout à coup que chacun de ses mots frappe l’échine de Jean-Jacques comme un coup de poignard. Quel étrange personnage, tout de même, impénétrable.

« Je vais aller récupérer mes affaires et partir », finit-elle par dire tout bas.

Jean-Jacques la dévisage, à nouveau affable, s’avançant d’un pas vers elle, comme pour la retenir. 

« Où donc ? On t’a déjà débauchée, c’est cela ? Cher ? »

Elle hausse les épaules, gênée, non, boss, mais vous allez me virer.

« Tu ne vas nulle part. Enfin si, tu vas prendre tes affaires et prendre tes quartiers le bureau à côté de celui du dircab. À partir d’aujourd’hui, tu fais partie de mon cabinet.

— Je ne veux pas faire de la com’ pour toi. 

— Tu ne feras pas de com’. Enfin, pas que. »

Sur le pas de la porte, elle se retourne et lance : 

« Pourquoi ? Tu aurais pu m’éjecter, comme un fusible.

— Tu sais, Kawtar, j’ai fait un peu de politique quand j’étais jeune. Et j’en ai gardé quelques réflexes, dont celui-ci : les trublions, un chef averti les tient plus près de lui que ses pires ennemis. »

Ses yeux pétillent de malice, ils rient tous les deux, elle se plaint pendant quelques minutes de la proximité à venir de sous-fifre qui la hait et qu’elle hait, Jean-Jacques lui fait gentiment la leçon, eh bien tu apprendras à vivre côte à côte avec ton prédateur, c’est ça aussi, la vie, c’est ça aussi, la lutte. Elle ne donne pas sa réponse définitive, cependant, il est temps de prendre l’habitude de se faire désirer.

Dehors, un coup de fil, son ex, pour la quinzième fois de la journée. 

« Alors, Kay, tu en as eu assez de passer tes journées à inaugurer les chrysanthèmes ? Chapeau bas, on ne parle que de ça, ici. Ça y est, tu montes ton agence, toute seule, comme une grande ? Libre ?

— Je vais encore rester un peu dans la boîte. Ça peut devenir sérieux.

— Si tu le dis. En tout cas, te fais pas de mauvais sang, je garde les gosses tant que tu veux. 

— Je crois que je vais venir les chercher. Maintenant. »

Une nouvelle rédigée par Diana Filippova.

Nos dernières publications.

Stroïka, deux ans dans le rétro.

3 minutes pas plus.

Il y a deux ans, nous lancions Stroïka avec une seule mission en tête : lutter contre le bullshit sous toutes ses formes. On nous demande souvent si nous parvenons à nos fins, s’il est même possible de tenir cette ligne tant le monde de l’entreprise est le lieu des compromissions sémantiques. Réponse courte : it’s complicated.

L’Illusion performative.

13 minutes, pas plus.

« La parole politique est par définition performative. » C’est ce qu’affirme à qui veut l’entendre, paraît-il, l’ancienne porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye. Il semble que cette conviction soit par ailleurs très répandue au sein de la classe politique, en France et de par le monde. Il y a de quoi s’inquiéter. Car si la politique recèle bien, dans une certaine mesure, le pouvoir d’influer sur le réel, la parole qui lui est attachée n’est pas pour autant performative de manière systématique et spontanée.

Sois positif et tais-toi.

Débiter du positif,
c’est presque ne rien dire.
8 minutes, pas plus.

Soyons positifs. Cette injonction, je l’entends presque quotidiennement. Il faut être positif. Constructif. Optimiste. Inspirant. Elle provoque chez moi une irrépressible envie de visiter l’antenne de la SPA la plus proche afin d’y éviscérer une portée de chatons. L’injonction à la positivité est partout.

Remettre l’économie à sa place.

65 minutes, pas plus.

Futur Antérieur, l’émission radiophonique made in Stroïka, est de retour. Le concept est toujours aussi simple : faire dialoguer l’histoire avec le monde contemporain,
pour tâcher d’y repérer, d’un côté, les échos du passé et de l’autre, les idées neuves. Pour ce deuxième épisode, nous recevons l’essayiste et journaliste économique Guillaume Duval et l’historien médiéviste Sylvain Piron. Avec une question lancinante en tête : faut-il remettre la
« science » économique à sa place ?